Introduction : le paradoxe d’un pays ultra-connecté
La France n’a jamais été aussi connectée. Selon le Baromètre du numérique 2025 (Arcep, Arcom, Conseil général de l’économie, ANCT), 94 % des Français ont accès à Internet et 91 % possèdent un smartphone. La fibre optique est désormais disponible partout, y compris dans la plupart des campagnes.
Et pourtant, des millions de personnes restent sur le quai de la gare numérique. Payer une amende, prendre rendez-vous chez le médecin, déposer une demande d’aide au logement, remplir sa déclaration d’impôts : presque tout se fait désormais en ligne. Pour ceux qui ne savent pas ou ne peuvent pas utiliser ces outils, le numérique n’est plus une commodité : c’est un mur.
C’est ce que l’on appelle l’illectronisme : le fait de ne pas savoir utiliser les outils numériques (ordinateur, smartphone, Internet), ou de ne pas disposer des compétences de base pour accomplir les démarches du quotidien. À ne pas confondre avec la « fracture numérique » au sens large, qui désigne aussi les inégalités d’accès (pas de connexion, pas de matériel).
01/ Les chiffres : qui est concerné en 2025-2026 ?
Un noyau dur d’illectronisme, mais en recul
Selon l’enquête TIC-ménages 2025 de l’Insee, publiée le 19 février 2026 :
- 7 % des personnes de 16 à 74 ans sont en situation d’illectronisme :
5 % n’utilisent pas du tout Internet, 2 % l’utilisent mais sans aucune compétence numérique. C’était 10 % en 2021 la situation s’améliore donc, lentement. - 27 % ont des compétences numériques faibles :
ils se débrouillent, mais ne maîtrisent pas les bases (recherche d’information, communication, logiciels, protection des données, résolution de problèmes). - Au total, 34 % des 16-74 ans sont en difficulté numérique, contre 38 % en 2021.
- Chez les 75 ans et plus, le chiffre grimpe en flèche :
54 % sont en situation d’illectronisme. - La France se situe légèrement sous la moyenne européenne (9 % d’illectronisme dans l’UE ; moins de 1 % aux Pays-Bas ou au Danemark, 20 % en Bulgarie).
Autre indicateur, plus large :
pour le Crédoc (étude ANCT-Crédoc-CREAD, 2023-2025), environ 16 millions de personnes de 18 ans et plus se sentent « éloignées du numérique »,
soit près d’un adulte sur trois.
02/ Qui sont les « illectroniques » ?
Le profil est très marqué, et c’est là que la fracture numérique rejoint la fracture sociale :
- L’âge est le premier facteur : 17 % des 60-74 ans sont en illectronisme, contre 1 % seulement des 16-29 ans (Insee, 2025).
- Le diplôme est même plus discriminant encore : à âge égal, le risque d’illectronisme est jusqu’à sept fois plus élevé chez les personnes sans diplôme que chez les diplômés du supérieur. Parmi les 60-74 ans peu diplômés, le taux atteint 35 %.
- Le niveau de vie et le territoire comptent : dans les zones rurales éloignées des villes, le taux d’illectronisme atteint 22 à 24 %, contre 13 % dans les grandes agglomérations. On y vit souvent une « double peine » : les guichets physiques (poste, agences) ferment, alors qu’on n’a pas les compétences pour utiliser leurs équivalents en ligne.
- Le sentiment de maîtrise : selon le Baromètre du numérique 2025, 4 Français sur 10 rencontrent au moins un frein à l’usage du numérique, le premier étant le manque de maîtrise des outils (22 %), devant l’équipement trop vieux et les difficultés d’accès à Internet.
Une idée reçue à abandonner : l’illectronisme n’est pas qu’une affaire de seniors.
Près d’un tiers des 30-39 ans présentent des compétences faibles ou nulles,
et même chez les 16-29 ans, la moitié n’atteint pas le niveau « avancé ».
03/ L’illectronisme,
une nouvelle forme d’exclusion sociale.
L’illectronisme n’est pas un simple désagrément technique : il produit des conséquences concrètes dans la vie de tous les jours, qui touchent d’abord les plus fragiles.
- Accès aux droits : la dématérialisation des services publics (impôts, CAF, amende, santé) rend difficile voire impossible l’accès aux aides pour qui ne maîtrise pas Internet. Le Défenseur des droits alerte dans son enquête 2025 sur l’accès aux droits : la dématérialisation pénalise les publics précaires et les place en situation de non-recours, c’est-à-dire qu’ils renoncent à des aides auxquelles ils ont droit.
- Emploi : candidater, rédiger un CV, répondre à un message : la quasi-totalité du recrutement passe par le numérique. Un éloignement numérique est aujourd’hui un facteur direct d’exclusion du marché du travail.
- Santé : prise de rendez-vous médicaux, télémédecine, dossier pharmaceutique partagé : les associations de patients (France Assos Santé) dénoncent un accès à la santé de plus en plus conditionné à la maîtrise du numérique.
- Autonomie et lien social : rester dépendant d’un proche ou d’un travailleur social pour chaque démarche finit par éroder l’autonomie et la dignité. 46 % des Français souhaitent d’ailleurs un accompagnement physique et gratuit au numérique (Baromètre du numérique 2025).
L’illectronisme recoupe donc les inégalités sociales préexistantes : pauvreté, faible diplôme, isolement géographique, handicap, grand âge. Il ne crée pas une fracture nouvelle il creuse l’existante.
04/ 2026 : une nouvelle marche, l’intelligence artificielle
La nouveauté de la période 2025-2026, c’est l’arrivée massive de l’intelligence artificielle générative (ChatGPT et autres). Selon l’Insee, 37 % des Français déclaraient utiliser l’IA générative en 2025 et cette part double chez les moins de 30 ans (73 %) pour s’effondrer à 9 % chez les plus de 60 ans. L’IA est adoptée en trois ans là où le smartphone en a pris sept (Baromètre du numérique 2025) mais elle profite surtout aux personnes déjà à l’aise avec le numérique.
Résultat : la fracture numérique risque de se doubler d’une fracture cognitive et informationnelle les mêmes qui savent déjà chercher une information, se protéger en ligne et remplir un formulaire tireront encore plus parti de ces outils, tandis que les autres seront encore plus dépendants d’intermédiaires humains pour accéder à des services devenus « intelligents »… et donc opaques.
Ce qui se fait (et ce qui inquiète)
La France s’est dotée d’outils reconnus :
- La feuille de route « France Numérique Ensemble » (2023-2027), issue du Conseil national de la refondation : accompagner 8 millions de personnes éloignées du numérique, former 20 000 « aidants numériques », distribuer 2 millions d’ordinateurs reconditionnés aux ménages modestes.
- Les Conseillers Numériques France Services : depuis 2021, environ 4 000 conseillers accueillent gratuitement le public dans les maisons France Services, bibliothèques et associations. Ils ont permis d’accompagner environ 4 millions de personnes, dont 97 % déclarent avoir progressé.
- La médiation numérique associative (Emmaüs Connect et le réseau MedNum) et les acteurs publics : mairies, médiathèques, hubs territoriaux, « Pass Numérique », Aidants Connect.
Mais les acteurs du secteur tirent la sonnette d’alarme sur les crédits : après une baisse d’environ 20 M€ en 2025, le projet de loi de finances 2026 prévoit de faire passer le budget d’accompagnement numérique de 41,8 M€ à 14 M€ (−66 %), soit moins de 1 € par personne éloignée du numérique. France Assos Santé et une pétition déposée à l’Assemblée nationale (n° 5029) demandent la pérennisation d’un véritable « service public de la médiation numérique ».
C’est le paradoxe de 2026 : jamais les besoins n’ont été aussi visibles et jamais les moyens publics dédiés à la médiation numérique n’ont été aussi faibles.
Sources
• Insee, enquête TIC-ménages 2025, « Compétences numériques de la population », publiée le 19 février 2026 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8739245
• Arcep, Arcom, CGE, ANCT, Baromètre du numérique, édition 2025 (terrain CREDOC) : https://www.arcep.fr/cartes-et-donnees/nos-publications-chiffrees/barometre-du-numerique/le-barometre-du-numerique-edition-2025.html
et synthèse du Labo Société Numérique (ANCT) : https://labo.societenumerique.gouv.fr/fr/articles/barom%C3%A8tre-du-num%C3%A9rique-2025-les-principaux-r%C3%A9sultats/
• ANCT, Crédoc, Université Rennes 2 CREAD-M@rsouin (2025), « La société numérique française : comprendre les freins psychosociaux à l’usage du numérique » et « Définir et mesurer l’éloignement numérique » : https://www.credoc.fr/publications/la-societe-numerique-francaise-definir-et-mesurer-leloignement-numerique
• Défenseur des droits (2025), enquête sur l’accès aux droits et les relations des usagers avec les services publics : https://www.defenseurdesdroits.fr/
• France Numérique Ensemble (feuille de route 2023-2027, ANCT) : https://www.societenumerique.gouv.fr/nos-missions/france-numerique-ensemble
• France Assos Santé, analyses du PLF 2026 (« Moins de 1 € par personne pour l’accompagnement des citoyens éloignés du numérique ») : https://www.france-assos-sante.org/
• Pétition n° 5029, Assemblée nationale, pour le maintien d’un service public de la médiation numérique : https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-5029
• Emmaüs Connect, état des lieux de l’exclusion numérique 2025 : https://emmaus-connect.org/
• Banque des Territoires (Caisse des Dépôts), « Illectronisme : 34 % des 16-74 ans en difficulté numérique en 2025 » : https://www.banquedesterritoires.fr/illectronisme-34-des-16-74-ans-en-difficulte-numerique-en-2025-liag-creuse-les-ecarts
Conclusion : l’enjeu n’est pas technique, il est social
En 2026, l’équipement est largement résolu : la France est câblée, fibreée, équipée de smartphones. Ce qui reste, c’est les compétences, la confiance et l’accompagnement humain. Tant qu’un tiers des adultes ne maîtrise pas les bases du numérique, la dématérialisation croissante de la société (démarches, santé, banque, emploi, et désormais IA) transformera mécaniquement une inégalité numérique en inégalité sociale.


